Extrait de Magazin'Art No1 1992





Extrait de Magazin'Art No1 1992





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Miyuki Tanobé 

Les énormes nuages blancs, gonflés comma des choux à la crème, formaient deux murs brillants de soleil et tout au fond, comme un plancher, s'étalait la mer d'un bleu de manganèse, lisse et sans ride. Notre 707, très haut, suivait ce couloir en ondulant, comme si le pilote voulait profiter de ce tapis de bienvenue. J'ai fait le tour du monde et jamais la météo ne m'avait offert un tel spectacle. J'étais déjà en "état de grâce" prêt à tout accepter de ce pays dont je rêvais depuis des années. Au bout du corridor, l'aéroport de Narita avec les éternelles douanes qu'on craint toujours, surtout si nos bagages ne sont pas "habituels". Surprise! Lorsque je voulus déclarer mes quatre appareils photo, le douanier refusa, rétorquant avec un grand sourire: "Tous les appareils photo sont nos meilleurs ambassadeurs. Passez". J'étais à Tokyo.

Un premier voyage en Asie nous révèle des "vérités" insoupçonnées; la première étant qua notre Terre est bien petite et qu'il est relativement facile d'en faire le tour. C'est la joie au coeur que, dans la capitale nippone, j'ai déambulé sur la Ginza bondée, qua j'ai visité le temple Kannon - semblable à notre Oratoire - où I'on grimpe les marches en priant et où l'on achète des médailles. J'ai admiré le Fujiyama, ainsi qua le bouddha de Kamakura, village célèbre à cause du clan de Minamoto qui, dans la presqu'île de Yokosuka, donna naissance à une armée de samuraïs célèbres. Je n'avais pas assez d'yeux ni d'oreilles pour tout savourer, pour absorber Tokyo, sa folie des grandes artères congestionnées et ses petites rues de cartes postales. Les Japonais portaient encore presque tous le kimono. Ils étaient magnifiques de salutations, elles étaient splendides de sourires énigmatiques..

Lors de mes voyages suivants, j'ai vu disparaître toutes ces belles coutumes


Le lac Chozengi sous la neige

remplacées par des "américanismes".

Rien ne peut prendre la place du dépaysement. Tout est surprise, tout est révélation. Je pourrais m'attarder des heures durant sur Edo, devenu Tokyo, et sur Kyoto. Tokyo, c'est trop d'images, trop d'impressions, trop de beauté, de mouvement, de bruit; c'est trop nouveau, c'est trop neuf. Vous cherchez désespérément à vous échapper et vous trouvez une solution; une solution dangereuse, vous n'évaluez pas le défi. Vous louez une voiture, même si les panneaux de circulation sont dans une langue que vous ne comprenez pas et vous prenez la route avec une prudence multipliée. La métropole n'en finit plus de finir. Il n'y a pas de scission avec la campagne. Quelques champs, de jolies maisons qui deviennent plus rares. Une brume permanente qui se lève et atténue les distances. Parfois. entre les voiles d'humidité, vous soupçonnez une montagne trop triangulaire pour être vraie dans ce plat paysage. Vous imaginez une petite rivière à votre droite. EIIe vous intrigue par sa présence impossible à vérifier. I1 vous semble l'avoir déjà vue autrefois. Tous les brouillards du monde cachent des images et des présences que seul le soleil lointain révélera. Dans ce paysage qui refuse de s'identifier, votre imagination comble les vides. Vous êtes surpris de découvrir un village que vous connaissez bien. Et vous continuez en hochant la tête, en savourant des formes estompées qui sont presque familières. Vous êtes hypnotisé. Le chemin vous mène vers une petite maison... une maison québécoise de dimensions modestes et vous êtes à Saint-Antoine-sur-le-Richelieu où vous arrivez, comme dans les romans d'anticipation chez Miyuki Tanobe.

Le temple de Kannon
Le Boudha de Kamakura
Nikko

Tableau de la série «Le temps des sucres» 14 avril 1977
Photo: Charlotte Rosshandler





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Miyuki Tanobé 
"Et le peulpier de Lombardie continue de grandir" 16 x 20 po., 20 août 1990.

Je l'ai refait dans ma tête cette route qui va de Tokyo à Kyoto et je me retrouve toujours dans la vallée du Richelieu et finalement chez Miyuki Tanobe, la plus Québécoise des Japonaises. Malgré l'énorme distance du Pacifique, des liens de parenté existent entre les campagnes nippone et canadienne. Lorsque j'examine ses tableaux, je retrouve les foules de Yokohama autant que celles de Fredericton. Miyuki Tanobe sait mettre en scène des centaines de personnages. Elle fouille les rassemblements avec un plaisir évident.

Issue d'une famille cultivée, d'une civilisation sophistiquée, elle a retrouvé une naïveté d'enfant dans le choix de ses sujets. Toutes ses toiles respirent une certaine joie, même lorsqu'elle fait appel au tragique. Mais ce qui surprend le plus, et qui est aussi le plus difficile à analyser, c'est la compréhension et l'affection qu'elle portes aux images nord-

américaines, notamment celles de la petite société du Québec. Comment une Orientale "pure laine", dont toute l'éducation et la carrière sont coupées dans le tissu japonais et français, a pu saisir avec autant d'intimité les traditions franco-canadiennes? C'est un phénomène d'adaptation dune rare qualité.

II n'est pas simple de disserter sur l'oeuvre de Miyuki Tanobe en essayant d'y saisir une nouvelle facette. Elle est très connue et appréciée de la société québécoise. Plusieurs biographies ont été publiées - j'en connais au moins quatre sans compter tons les articles. Lorsqu'on discute Miyuki Tanobe, inmanquable- ment, on aborde sa façon de peindre. Elle s'exprime en nihonga, une technique qui a été analyses dans chaque écrit, dans chaque article touchant son oeuvre. Le nihonga est une forme de peinture archaïque qui consiste à cotter                                                            

des pigments minéraux moulus à l'aide de colle animale chaude (comme de poisson ou de bois de chevreuil), sur une toile ou une surface dure. La méthode est compliquée et "douloureuse". Cette manière de poser les pigments se double dune philosophie bouddhiste et semble être la réponse de l'Empire du Soleil Levant à l'huile européenne". Rien n'est simple dans des mains japonaises...

Personnellement, je n'apprécie pas de discourir sur Miyuki Tanobe avec les gens du milieu artistique. On en arrive invariablement au nihonga. Pourquoi? Miyuki Tanobe est une artiste magnifique qui peint nos habitudes avec beaucoup de sincérité. Qu'elle s'exprime en huile, en acrylique ou toutes autre technique a, pour moi, peu d'importance. Et mettre I'accent sur la technique revient à contempler l'ombre au détriment de la personne.






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Miyuki Tanobé 
Le temple de Kannon

Le temple de Kannon

Elle écrit en lettres japonaises des contes français pour les Québécois.

Elle observe sans juger, prise par les déplacements de masses et de couleurs qu'elle regarde avec une certaine affection. Cette petite société qui marche à la Saint-Jean, qui se ravitaille chez le dépanneur, qui reçoit les juifs hassidiques, qui porte le chandail du Canadien au milieu du mois d'août, elle l'observe avec révérence et y perçoit mille manies que nous ne voyons plus.

Je lui demande d'examiner, pour le plaisir, ses originaux. "Je n'en ai pas", dit-elle! J'ai visité plusieurs studios d'artiste et la tradition, ou peut-être la vanité, veut que les murs soient couverts des oeuvres du maître. Par tradition aussi, le désordre est maître. Ici, tout est propre comme une robe de première communiante, tout est simple et sans trace d'ostentation. Chez Miyuki Tanobe, rien ne laisse à penser que vous visitez la maison d'une artiste. Tout a la simplicité, le dénuement de l'habitation japonaise transposée en style québécois, si celui-ci existe. On n'y retrouve que des douzaines de soucoupes teintes comme l'arc-en-ciel.

L'artiste, elle, est plus complexe. Il est difficile de discuter peinture avec madame Tanobe car, dans son petit monde intime, elle ne laisse pénétrer personne.

temps après, elle devient membre de INTIN (Salon d'automne de la peinture nihonga ).

Ayant termine ce qu'elle considère être ses études japonaises, elle cherche vers d'autres horizons de nouvelles manières de s'exprimer. C'est à Paris que, comme une luciole, elle croit pouvoir sauver ses ailes dans la grande lumière. En 1962, elle peint à l'atelier de la Grande Chaumière. En 1963, elle entre à l'École nationale des

Beaux-Arts de Paris où Chapelain Midy, maître de l'école de peinture française, l'accueille dans son atelier. II lui fera payer cher son audace en étant plus sévère que ses maîtres japonais.

Comment alors oserait-on coller l'étiquette naïve sur une si longue recherche dans la manière de s'exprimer? Les trois conditions pour bien peindre sont présentes. À savoir: Quoi peindre? Comment le peindre?

Le peindre bien, avec quoi? On peut vérifier avec joie le choix de ses sujets. On sait qu'elle s'exprime dans un style figuratif simplifié et humoristique. Et comment oublier le nihonga qui est secondaire mais toujours présent? Miyuki Tanobe n'est pas une peintre naïve. Mais ses oeuvres sont tellement uniques et originales qu'il faudrait inventer une nouvelle école ou catégorie pour décrire ses peintures.

C'est, malgré beaucoup de sympathie, un léger obstacle que les civilisations ont bâti. Elle préférera plutôt parler des extra-terrestres avec de multiples détails.

Elle a peint une scène de salle d'urgence d'hôpital et croit lui avoir donné une atmosphère lourde et dramatique. Inquiétude bien inutile; le tableau est du véritable, de l'authentique Tanobe.

Les personnages ne sont aucunement empreints de tristesse, les couleurs sont hautes et joyeuses. Elle y a glissé le sourire qui est sa marque de commerce... sans le savoir peut-être. Est-il possible que Tanobe puisse décrire le "malheur"? Pourtant, son personnage est empathique, subtil et surtout oriental.






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Miyuki Tanobé 
Le temple de Kannon

Si j'ai beaucoup de respect pour les bons techniciens de l'art, j'en ai plus encore pour les raconteurs. On a souvent dit qu'un des malheurs du XXe siècle est la lente disparition des conteurs. Nous avons le grand plaisir d'être ici en présence d'une conteuse de grande classe. Pourquoi alors insister sur sa façon de bâtir ses images, plutôt que d'apprécier toutes les tendresses qu'elle manifeste envers notre société et dont elle semble deviner les plus intimes pensées?

Miyuki Tanobe oeuvre avec intensité et obstination. Elle doit s'accroupir et travailler ses toiles sur le plancher. Elle souligne au cours de la conversation, que les grands maîtres du nihonga, qui atteignent un âge avancé, finissent tous par perdre l'usage de leurs jambes et se déplacent dans de petits chariots. Pour celui qui n'a pas la ferveur ou la foi nippone, cela semble beaucoup de sacrifices et de difficultés compte



tenu des résultats qui traduisent de façon bien imparfaite de tell efforts. Mais c'est en même temps la preuve dune fidélité à des traditions qui furent les témoins des samuraïs. Se servir de procédés aussi anciens pour peindre des scènes où voisinent la vitrine du dépanneur, Bojeans et Kik Cola, est un tour de force qui suscite l'étonnement.

La grande réussite de Miyuki Tanobe est cette observation tendre, moqueuse, sans méchan- ceté, d'une société où elle est une enfant adoptée. Elle a dépassé en intimité la plupart des peintres québécois qui ont abordé les mêmes sujets. Certains Iui prêtent un lien de parenté picturale avec Hudon, ce dont elle se défend avec acharnement. et avec raison; elle n'a pas le cynisme, ni la polissonnerie de Hudon.

Ce serait faire erreur grave de croire qu'elle est naïve. Si l'on ne possède pas les informations

nécessaires pour faire la différence entre fart naïf et celui très sophistiqué de Miyuki Tanobe, il manque une belle tranche de savoir à nos connaissances artistiques. L'artiste naïf est autodidacte et ne procède que par instinct. II faut connaître les longues études de Miyuki Tanobe, ses voyages aux pays des arts pour comprendre que son style est volontaire et issu d'un très large éventail d'écoles autant japonaises qu'européennes. Déjà à onze ans, elle peint dans la classe du maître Itaru Tanabe, le doyen des peintres à l'huile. Ensuite, elle se plonge dans les techniques japonaises selon le maître Kabei Kabayachi. En 1959, elle obtient son diplôme de professeur pour enfants et adultes à l'Université Gei-Dai (beaux-arts) de Tokyo. Acceptée dans l'atelier de Seison Maida, ce grand maître du nihonga lui donne un certificat de compétence que lui envient tous les autres peintres en herbe. Peu de




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Miyuki Tanobé 

Elle semble vulnérable à tout ce qui l'entoure, mais son mari, Maurice Savignac, joue le rôle d'agent et de sentinelle protectrice.

On voudrait en savoir davantage; comment elle a pu se "dépayser" au point qu'on ne trouve pas dans ses tableaux les points de repère qui révéleraient ses origines? Parce qu'ils n'ont rien de japonais. Seraient ce les influences de I'École des Beaux-Arts de Paris où elle a étudié après les cours à l'Université de Tokyo? Seraient ce les maîtres nippons aux techniques à faire réinventer la patience? Je ne le crois pas. Nous sommes en présence d'un talent d'observation rare, d'une artiste à modèle unique. Et malheureusement, nous, les bons Québécois, sommes toujours impressionnés par la technique picturale plutôt que par la recherche du sujet ou par les subtilités des présences visuelles sur la toile. Souvent on respecte plus la main que l'intelligence.

Miyuki Tanobe nous possède par les milliers de personnages qui habitent ses tableaux. II faut vraiment savoir ce que sont Loto-Québec, les cabanes à sucre, les synagogues d'Outremont, la rue Greene, la vente chez Bo Jeans , pour réaliser de telles oeuvres. Aucun peintre ne peut bien rendre son sujet s'il ne le connaît à fond. Si l'humour n'était aussi présent. si les perspectives n'étaient aussi savantes,

Le temple de Kannon

Le temple de Kannon

on pourrait se croire en pays d'illustrations enfantines. Et malgré l'expérience de Miyuki Tanobe, malgré la sophistication de ses "racontars", on reste fasciné par ce monde d'innocence, par la vision pointue, sans méchanceté, de nos petites "manies" dans notre petit monde.

II faut voir ce petit bout de femme assise sur ses talons, entourée de douzaines de soucoupes remplies de "sauces" multicolores, le visage fermé devant sa toile qui repose sur le plancher. Elle y peindra une scène avec de nombreux personnages colorés en transportant au pinceau mou les couleurs qui sont moulues à différents degrés et qui sont

l'essence des "sauces" dans les soucoupes. L'histoire du nihonga se résume à des "moutures" plus ou moins fines.

Point besoin d'explication pour apprécier Miyuki Tanobe. Gabrielle Roy lui a écrit, lors de la parution de Bonheur d'occasion, qu'elle a illustré. Qu' elle est émouvante cette rencontre du lointain Japon avec notre grouillant et familier Saint-Henri.

Aussi étonnant que cela paraisse, j'ai dû. moi aussi, toujours vous connaître, chère Miyuki Tanobe. Merci affectueusement de ce beau témoignage de notre ren- contre sans que nous ayons eu à voyager pour nous connaître."

Pour le Huitième jour, Antonine Maillet lui écrivit: "Un jour de plus, le huitième, pour qu'elle le remplisse de merveilles et de beauté. Dans l'espoir de rencontrer le visage de la femme derrière l'oeuvre."

Miyuki Tanobe est déjà célèbre au Canada. Elle a été filmée par l'Office national du film. Elle a illustré Les gens de mon pays de Gilles Vigneault, Cybèle d'Yves Beauchemin, La Parade de Noël Audet, Canada, je t'aime de Roch Carrier et autres. Ses oeuvres font partie des collections internationales au Canada, en France et au Japon. On peut trouver une belle biographie dans la collection Signatures.






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Miyuki Tanobé 
Le temple de Kannon
Le temple de Kannon

Que fera cette descendante des samuraïs pour nous étonner... parce quo l'étonnement fait partie de sa personnalité. Les villageois de Saint-Antoine-sur-le-Richelieu ont depuis longtemps déjà adopté Miyuki Tanobe. Tout en demeurant la plus Japonaise des Canadiennes, elle est aussi la plus Canadienne des Japonaises. Elle cultive avec Savignac un jardin style nippon. Elle a visité l'Europe et l'Afrique du Nord et, depuis 1971, elle est Canadienne par choix et s'est plongée dans notre petite société difficile à aborder. Elle a réussi un tour de force qu'il n'est pas facile de décrire: remplacer nos raconteurs quo la télévision a lentement fait disparaître.


Jean-Paul Ladouceur


Les oeuvres de Tanobe sont présentées en permanence dans les galeries suivantes: à Montréal, à la Galerie Jean-Pierre Valentin, rue Sherbrooke ouest; à Wesmount, à la Galerie West-End, avenue Greene; à Toronto, à la Galerie Louise Smith, avenue Prince Arthur. On retrouve également des tableaux de Tanobe dans d'autres galeries partout à travers le Canada.